stéphane, sophie, et les autres

     Stéphane et Sophie sont en couple depuis quelques mois. Je les ai rencontrés au Mont des Arts. Stéphane doit avoir la trentaine. Propre sur lui et s’exprimant distinctement, il ne ressemble pas aux clochards que j’ai eu l’habitude de côtoyer. Sophie, elle, de dix ou quinze ans son aînée, affiche en revanche un visage rongé par l’alcool, et une tenue vestimentaire somme toute assez vulgaire. Armé de ma petite caméra, je leur demande d’emblée si je peux les filmer. « Je réalise un petit documentaire sur les gens de la rue » leur dis-je simplement. Ils acceptent volontiers. J’apprends alors qu’ils dorment dans une petite tente, près de la gare centrale, entre quelques buissons. J’apprends aussi qu’un tel s’est fait voler la nuit dernière pendant qu’il dormait et qu’un autre s’est battu pour une histoire quelconque. Je comprends qu’ils sont toute une bande, et que leur quotidien est fait d’ivresse, d’altercations et de rires.

     La caméra les pousse à se mettre légèrement en scène, et à s’étendre sans doute plus que de coutume sur leurs conditions de vie à la rue. Ils s’adressent ainsi par moments directement à la caméra, dramatiques ou plaisantins, se mettant en avant ou cherchant à justifier le parcours qui les a menés là. Ce n’est pas tous les jours qu’une oreille attentive, même mécanique, vient à eux dans le but de les écouter. Aussi semblent-ils flattés que je les aie choisis. Car ils ont beau cracher sur cette société à laquelle ils n’appartiennent plus, je sens en eux le désir d’en faire malgré tout encore un peu partie.

      Deux de leurs connaissances nous rejoignent un peu plus tard et nous passons l’après-midi ensemble, au son des canettes qui s’ouvrent et qui se jettent. Alors que la caméra s’était faite de plus en plus discrète, je décide de l’éteindre. Je veux rentrer dans le film moi aussi, abandonner quelques heures la posture pompeuse de chercheur et me laisser aller, selon l’alcool ou le vent. Je dormirai d’ailleurs dehors cette nuit-là. Tout comme celle d’après, avant de me réveiller de ce rêve qui, je m’en rappelle alors, n’est pas tout à fait le mien. C’est mercredi aujourd’hui. Je me souviens que j’ai une vie, un lit, des devoirs aussi.

        Un an a passé. J’ai vu Stéphane aujourd’hui. À son tour il s’est fait happer. Il ressemble aux clochards que j’ai l’habitude de côtoyer.



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