médicocre, juste ce qu'il faut

      Le ciel était gris cendre et il pleuvait à torrents, comme souvent. J’avais passé la journée à souffroter en silence, assis sur les marches mouillées, à me maudire d’être moi et à me féliciter de n’être personne d’autre ; le genre de journée que j’affectionne, entre autres. C’était une souffrance sans cause, une souffrance infantile, presque fœtale. Une souffrance de soi. J’aurais aimé souffrir de quelque chose, mais voilà plus de trois ans que je ne m’étais plus risqué aux affres de l’amour. Quelle angoisse que d’assumer pour deux. Alors s’enfermer en soi, toujours un peu plus, et s’abîmer dans ce malaise sans nom qui finit par devenir son plus fidèle compagnon.

    Nous étions trois sur les marches. Un jeune homme noir accompagné de sa guitare et qui ne savait jouer que quelques notes. Un alcoolique peau rouge accompagné de son chien. Et moi, au milieu, accompagné de mes idées sombres, et fumant, fumant, plus vite que je ne pouvais respirer. Bien sûr nous ne nous parlions pas, et il n’y avait même pas cette complicité qui lie d’ordinaire les êtres blessés. Chacun sa petite écorchure secrète, indicible, sa petite écorchure à soi. Nous n’avions en commun que l’eau crachée du ciel, et ce froid grandissant qui faisait trembler nos mains noires, rouges, blanches. Si mes os pouvaient parler, ils hurleraient qu’ils se sont noyés ce dimanche et que je les ai laissés sombrer. Quant à ma chair, soit-disant étanche, elle suintait la tristesse et l’eau sale, mais persistait, courageuse, à demeurer unie. Une peau déjà vieille qui gouttait à coeur fendre. Quelques gouttes de plus et ce serait bientôt du pain humide. Joli tableau de septembre.

    Je me serais étendu sur le sol si j’avais pu, pour achever la scène. Un grand corps inerte recueillant l’eau des autres, c’eût été beau. Je n’ai hélas pas ce talent. Je ne suis que l’oeuvre inachevée d’un artiste dément. Dommage, quelques lignes de plus et c’eût été d’un pathétisme réussi. Serais-je condamné à la médiocrité ? J’aime à le penser. Car l’excellence est labeur dur et forcé, acquisition permanente, joyau à protéger. Alors que le médiocre est inné, confortable, juste assez graisseux pour s’y lover, trop peu que pour s’y abandonner. Quant à l’exécrable, il est aussi graisseux évidemment, mais d’une graisse poisseuse et malodorante, dont il est difficile de s’accommoder. Aussi vaut-il mieux jouer petit, et partir quand il est encore temps. Ne pas toucher le sublime, jamais, au risque de se brûler. Et ne pas sombrer dans l’exécrable, sous peine d’y rester englué. « Il est aussi pénible d’être exécrable qu’excellent », pensai-je en riant. Qu’est-ce qu’on ne s’invente pas pour s’excuser d’être un demi raté. Je ferais mieux d’arrêter de penser. Nous pourrions nous parler tous les trois, écouter ces quelques notes et nous enivrer, tous ensemble. Mais je tourne la tête, et ne vois plus personne. Perdu dans mes pensés, je ne les avais pas vus m’abandonner. Tant pis, ce sera pour une prochaine fois. C’était un beau dimanche en tout cas, médiocre, un peu, pas trop, juste ce qu’il faut.




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