larvaire

  1986. Quatre jours après la célébration de l’avènement du printemps. Ma naissance, comme beaucoup d’autres, s’est déroulée comme un petit cri perçant, acharné, une farouche extraction de soi du dedans au dehors. Quelques instants d’effort et me voici, fière petite larve d’à peine quelques centimètres. Une aubaine que de naître au printemps . Et pourtant…

   C’était précoce que j’avais quitté le nid chrysalide. J’étais curieux à l’époque de me glisser hors de ce cercueil de verre fumé. Impatient, je m’étais gonflé comme un bœuf et étais parvenu à faire craquer la coquille-mère protectrice. La lumière, comme une lame, était alors venue percer l’hymen, et je découvrais de mes yeux vitreux l’immense réalité du dehors. Tant de jaune et de vert d’abord, puis l’ocre des troncs menant au bleu du ciel. Cet océan de tons ravit mon petit corps luisant. Glissé hors du carcan, je me mis à me traîner de mon long sur l’herbe glissante. Le monde tangible ! Enfin ! Je vibrotais de bonheur.

   Je riais déjà de tout mon gras lorsque l’ouïe pour la première fois me parut menaçante. L’air était plein de bruits de becs. Ces immenses bêtes emplumées coupant et picorant de leur trompe d’acier. Clac Clac Clac. À en glacer le sang. Puis la lumière m’avait paru trop vive et l’air beaucoup trop froid. Je n’étais pas prêt à sortir. Ce monde nouveau était trop vaste, d’une complexité désarçonnante. J’avais quitté mon nid douillet pour l’air terrifiant du dehors. De roitelet imposant, je devenais la plus misérable des petites proies.       

   Je me souviens avoir voulu alors regagner la mère coquille, oublier toutes ces images d’horreur. Vite ! Revenir ! J’étais trop petit. Petit boudin de peur. Mais maison-mère n’était déjà plus qu’un tas de rien, une petite peau blanche informe que le vent se targuerait bientôt de balayer. Je regardais cette carapace de fortune, jadis prolongation de mon arrogance confortable et qui maintenant était une autre, un corps étranger, une peau morte un peu trop tôt. L’effroi ! C’était donc ça la vie ? Une marée de peur en couleur ? J’avais quitté le nid maternel comme un enfant plein d’insolence poussé par la curiosité. Je me retrouvais sans baluchon et compris que je serais désormais toujours différent. Pas de cette différence qu’on envie, non. Celle que l’on regarde en coin, de loin, de haut. Un Quasimodo minuscule, gras et répugnant, la chair transparente et les yeux croûtés. Un lâche paquet de graisse jaunâtre apeuré. L’hybris de l’impatience : une vie de non-sens pour quelques secondes d’une sortie prématurée. Je ne serais jamais un papillon. Et je verrais mes frères, beaux d’avoir été prudents, modérés et tempérants, défaits de ce boudin horrible, s’envoler dans les cieux. Petits princes des airs, étalons fiers et légers, messagers de beauté. La bonne parole colportée par battements d’ailes.

    Je ne valais même pas la limace, robuste et opaque à la salive protectrice. Je n’égalais pas le ver de terre, long et agile sous la terre, ni l’escargot protégé par sa coquille rigide. J’étais un monstre, seul membre de mon engeance, dont la laideur suscitait moins la crainte que le rire. J’avais voulu partir trop tôt, trop vite. Je devais maintenant en payer le prix. Je demeurerais prématuré, répugnant, seul, et incompris. N’en être qu’à ses débuts et attendre pourtant déjà la fin. Je ne pouvais rien espérer de la croissance puisque j’y avais mis un terme. J’étais condamné à errer dans le terrain de l’entre-deux, pas tout à fait vivant, ni malheureusement tout à fait mort. Un petit fantôme boudiné ne faisant peur à personne.

   Je passai les premiers jours à grelotter en silence, tapi dans un recoin de pierre humide. Tant d’ennemis, aucun allié. Oiseaux, rongeurs, araignées. J’étais un loukoum que tous voulaient digérer. De peur de me faire picorer, je ne sortais que la nuit. Je m’extirpais alors honteux vers le maigre repas quotidien : petits végétaux, mousses, fougères, champignons. J’étais beaucoup trop flasque pour me hisser jusqu’au sommet des fleurs. Et quand bien même. Qu’aurais-je fait de ce pollen puisque je ne pouvais butiner.

    Me voyant blotti dans ma grotte de fortune, les papillons me raillaient depuis leur hauteur. Ils avaient attendu le moment propice et vivaient pleins d’assurance leur destinée. Tourbillonnant de mille feux, éclatants de couleurs, ils passaient au-dessus de moi, l’aile rieuse. « Quelle pauvre larve! », battait l’un d’eux. « Invertébré ! Immature ! », cillait un autre. Et ils s’envolaient en clins d’œil pourpres et bleutés.

    Les jours passèrent, tristement similaires, jusqu’à ce que je ne puisse plus me supporter. Je décidai un matin de mettre fin à ma petite vie nécrosée. A quoi bon vivre si c’est pour rester caché ? Je sortis alors en pleine journée jusqu’à l’immense domaine du potager, et attendis huileux la venue du jardinier. Si la vue d’un papillon émerveille toujours, la vue d’une larve a tendance à réveiller l’instinct de chasseur du jardinier. Je m’affalai sur la plus large feuille de rhubarbe que je trouvai, et attendis serein la fin espérée.

    Sous le timide soleil d’avril, un petit boudin est mort embroché, tandis que dans les cieux, les papillons triomphants se sont mis à danser.




 jean-edouard.delreux@hotmail.com

 

+32 492 05 52 00