bruxellose

   Une heure et demie venaient de s'achever à bord de la chenille d'acier quand j'entendis annoncer la voix robotisée : « Terminus : Bruxelles-Midi ». Je sortis de ma brume et descendis sur le quai. Bruxelles, sale d'entre les sales, mégapole bitumée où le gris se décline par milliers. La pauvreté y imprègne chaque dalle, chaque marche d'escalier. Et le sol y est si gras, patiné par les restants de frites-bières-crachats-sauce-brazil-mayonnaise, que l'on pourrait y glisser pour se promener. C'était pourtant en pleine connaissance de cause que j'avais choisi de venir y habiter. Il est de ces attirances que l'on ne s'explique pas. Bruxelles et sa déchéance faisaient partie de celles-là. Mais pire encore, j'avais élu domicile en plein centre-ville, au cœur même du chaudron où cuisait à feu doux la crème de la crème de la mondanité : alcooliques au stade terminal, clochards édentés, accros au crack, pickpockets, et autres variations veloutées. Le rêve américain version 1000 Bruxelles. De quoi donner envie d'y passer l'été en famille.

 

   Il pleuvait à petites gouttes et c'est encapuché que je marchais d'un pas rapide, à moitié sur le trottoir, à moitié sur la chaussée, afin d'éviter les piétons au pas lent et le trafic routier. Midi, Lemonnier, Anneessens. Après quelques minutes de marche, j'arrivai devant chez moi : Place Fontainas, frontalière des quartiers musulmans et des rues touristiques. J'habitais depuis peu dans un immeuble lugubre tenu par un marchand de sommeil : une ancienne bâtisse subdivisée en studios insalubres. Deux chambres fois cinq étages, des cloisons en carton-pâte, et une seule douche commune où cafards, faux ongles, mégots et taches suspectes tapissaient joyeusement l'émail grisâtre. Aucune clé sur la porte ; à défaut, un extincteur sur le sol que l'on plaçait derrière en guise d'intimité instable. S'y doucher relevait de la mission ; s'y doucher à deux avec une femme relevait d'un fétichisme sordide. J'étais le seul belge de cette auberge espace-gnôle, de quoi tirer un trait sur l'éducation catholique reçue pendant l'enfance, et faire un doigt d'honneur à la bourgeoisie bien pensante. J'étais désormais un outsider, un colon colonisé, créolisé, un blanc couscous-mafé. Je ressentais le besoin de rejeter tous mes acquis, comme le serpent se déleste de sa peau. L'immeuble s'y prêtait mieux que tout autre, lui qui, aussi, semblait muer tant ses murs se lézardaient. En venant y habiter, je pénétrais les deux pieds dans l'obscur, dans un plaisir mêlé d'effroi.

 

   J'ouvris la porte de l'immeuble, enjambai les sacs-poubelle, et appuyai sur l'interrupteur : pas de lumière, bien entendu ; les lampes ne fonctionnaient que par intermittence. Je grimpai à tâtons le vieil escalier moqueté. De la musique à fond résonnait à chaque étage, et des odeurs de cuisine exotique s'échappaient sur les paliers. Home sweet home. Un festival de stimuli pour les sens. Moi que l'on disait bruyant, bordélique, insortable, je trouvais ici un endroit où m'exprimer en toute liberté. Je souriais à l'idée d'être rentré. J'arrivai au deuxième étage et ouvris la porte de mon appartement. Vingt petits mètres carré : un canapé-lit branlant, une table, une chaise, une armoire, un évier, une taque électrique portable en guise de cuisine, une porte-fenêtre donnant sur un petit balcon : le kit de survie du mobilier, et pourtant la pièce paraissait déborder. Un pas séparait le lit de la fenêtre, un autre du lit à l'évier. Je posai mon sac et m'assis sur le canapé.

 

Dehors, la nuit doucement commençait à tomber. Je me servis un verre, allumai une cigarette et mis un air de bossa nova : Stan Getz – Samba Triste. Dedans les bouffées de fumée, dehors les gouttes sur la vitre glissant par milliers. J'avais passé un nombre incalculable de soirées à contempler le monde, laissant divaguer ma pensée. À chaque fois, ce même sentiment de bonheur quand, semi-conscient, je voyais danser devant moi les mots et images dans leur ballet fugace. Mais on ne peut rêver éternellement, il est une heure où l'on ressent le besoin de retranscrire la poésie des choses. Il me fallait écrire. Et pour écrire, j'avais besoin d'un vrai sujet. Quel voyage pouvais-je donc entreprendre ? Puisque je ne savais écrire que sur ce qui était sombre, il me fallait descendre au fond du puits, devenir spéléologue, descendre dans l'humain pour y sonder les blessures. Restait à espérer que la corde soit assez solide pour remonter. Car j'allais devoir donner de ma personne, je le savais. En voyant mon reflet dans la vitre se disputer les lumières de la nuit, je sentis déjà en moi se mêler fiction et réalité. Alors que de nombreux marginaux se battent pour sortir de la rue, je décidai d'y plonger pour côtoyer ce que la vie contient de plus lugubre. Les gens payent cher pour prendre l'avion à la recherche d'un exotisme qui se révèle toujours factice. Ils ne savent pas qu'il suffit de sortir dans la rue et regarder ce que l'on fuit d'habitude. Tel est le vrai voyage. Mon exotisme serait celui du grand froid. J'allais étudier la clochardisation, la faim, la peur, la solitude. J'allais m'aventurer sous les ponts de béton, goûter le bitume des grands boulevards, observer le mouvement des ombres. Tant pis si je n'écris au final que des pensées sans histoire ou que le livre à venir ne contient pas de vrais personnages. Je ne me sentais pas prêt à renier mon héritage spleenesque au profit d'un thriller amoureux sur fond de terrorisme. C'était décidé, je continuerais à creuser dans la roche de l'ordinaire ma petite galerie troglodyte. Elle sera sombre et humide, aux accès difficiles, mais j'y placerai ça et là quelques bougies pour qui voudra me suivre. Serait-ce seulement un roman ? L'idée même d'écrire plus de dix pages me semblait hors de portée.

 

 

J'écrasai ma cigarette dans le cendrier rempli. Dehors, la pluie, les lampadaires, les sirènes de police. Je me levai et descendis dans la rue. Je n'ai jamais su résister à l'appel de la nuit.



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